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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/214

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plus les méchants, je cessai de les hair. Mon cœur peu fait pour la haine, ne fit plus que déplorer leur misère, & n’en distinguoit pas leur méchanceté. Cet état plus doux, mais bien moins sublime, amortit bientôt l’ardent enthousiasme qui m’avoit transporté si longtemps & sans qu’on s’en apperçût, sans presque m’en apercevoir moi-même, je redevins craintif, complaisant, timide ; en un mot, le même Jean-Jacques que j’avois été auparavant.

Si la révolution n’eût fait que me rendre à moi-même & s’arrêter là, tout étoit bien ; mais malheureusement elle alla plus loin & m’emporta rapidement à l’autre extrême. Dès-lors mon ame en branle n’a plus fait que passer par la ligne du repos & ses oscillations toujours renouvelées ne lui ont jamais permis d’y rester. Entrons dans le détail de cette seconde révolution : époque terrible & fatale d’un sort qui n’a point d’exemple chez les mortels.

N’étant que trois dans notre retraite, le loisir & la solitude devoient naturellement resserrer notre intimité. C’est aussi ce qu’ils firent entre Thérèse & moi. Nous passions tête à tête sous les ombrages des heures charmantes, dont je n’avois jamais si bien senti la douceur. Elle me parut la goûter elle-même encore plus qu’elle n’avoit fait jusqu’alors. Elle m’ouvrit son cœur sans réserve & m’apprit de sa mere & de sa famille des choses qu’elle avoit eu la force de me taire pendant longtemps. L’une & l’autre avoient reçu de Mde. D[...]n des multitudes de présens faits à mon intention, mais que la vieille madrée, pour ne pas me fâcher, s’étoit appropriés pour elle & pour ses autres enfans, sans