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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/204

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eux ni son tems ni ses soins, elle méritoit assurément bien qu’en retour ils eussent des attentions pour elle. Jusqu’alors j’avois rempli ce devoir sans songer que c’en étoit un ; mais enfin je compris que je m’étois chargé d’une chaîne, dont l’amitié seule m’empêchoit de sentir le poids : j’avois aggravé ce poids par ma répugnance pour les sociétés nombreuses. Mde. D’

[Epina] y s’en prévalut pour me faire une proposition qui paroissoit m’arranger & qui l’arrangeoit davantage : c’étoit de me faire avertir toutes les fois qu’elle seroit seule, ou à peu près. J’y consentis, sans voir à quoi je m’engageois. Il s’ensuivit de-là que je ne lui faisois plus de visite à mon heure, mais à la sienne & que je n’étois jamais sûr de pouvoir disposer de moi-même un seul jour. Cette gêne altéra beaucoup le plaisir que j’avois pris jusqu’alors à l’aller voir. Je trouvai que cette liberté qu’elle m’avoit tant promise ne m’étoit donnée qu’à condition de ne m’en prévaloir jamais ; & pour une fois ou deux que j’en voulus essayer, il y eut tant de messages, tant de billets, tant d’alarmes sur ma santé que je vis bien qu’il n’y avoit que l’excuse d’être à plat de lit qui pût me dispenser de courir à son premier mot. Il falloit me soumettre à ce joug ; je le fis & même assez volontiers pour un aussi grand ennemi de la dépendance, l’attachement sincère que j’avois pour elle m’empêchant en grande partie de sentir le lien qui s’y joignoit. Elle remplissoit ainsi tant bien que mal les vides que l’absence de sa Cour ordinaire laissoit dans ses amusemens. C’étoit pour elle un supplément bien mince, mais qui valoit encore mieux qu’une solitude absolue, qu’elle