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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/160

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falloit de la justesse & de la présence d’esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m’aurait-elle quitté devant le Roi de France, ou m’aurait-elle permis de bien choisir à l’instant ce qu’il falloit dire ! Je voulais, sans quitter l’air & le ton sévère que j’avois pris, me montrer sensible à l’honneur que me faisoit un si grand monarque. Il falloit envelopper quelque grande & utile vérité dans une louange belle & méritée. Pour préparer d’avance une réponse heureuse, il auroit fallu prévoir juste ce qu’il pourroit me dire ; & j’étois sûr après cela de ne pas retrouver en sa présence un mot de ce que j’aurois médité. Que deviendrais-je en ce moment & sous les yeux de toute la Cour, s’il alloit m’échapper dans mon trouble quelqu’une de mes balourdises ordinaires ? Ce danger m’alarma, m’effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque à ne m’y pas exposer.

Je perdais, il est vrai, la pension qui m’étoit offerte en quelque sorte ; mais je m’exemptois aussi du joug qu’elle m’eût imposé. Adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser désormois parler d’indépendance & de désintéressement ? Il ne falloit plus que flatter ou me taire en recevant cette pension : encore qui m’assuroit qu’elle me seroit payée ? Que de pas à faire, que de gens à solliciter ! Il m’en coûteroit plus de soins & bien plus désagréables pour la conserver, que pour m’en passer. Je crus donc, en y renonçant, prendre un parti très conséquent à mes principes & sacrifier l’apparence à la réalité. Je dis ma résolution à G[...], qui n’y opposa rien. Aux autres j’alléguai ma santé & je partis le matin même.