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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/141

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dit plus rien ; mais il devint mon plus ardent ennemi, saisit le tems de mes malheurs pour faire contre moi d’affreux libelles & fit un voyage à Londres exprès pour m’y nuire.

Toute cette polémique m’occupoit beaucoup, avec beaucoup de perte de tems pour ma copie, peu de progrès pour la vérité & peu de profit pour ma bourse. Pissot, alors mon libraire, me donnoit toujours très peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout ; &, par exemple, je n’eus pas un liard de mon premier discours ; Diderot le lui donna gratuitement. Il falloit attendre long-temps, en tirer sou à sou le peu qu’il me donnoit ; cependant la copie n’alloit point. Je faisois deux métiers, c’étoit le moyen de faire mal l’un & l’autre.

Ils se contrarioient encore d’une autre façon, par les diverses manières de vivre auxquelles ils m’assujettissoient. Le succès de mes premiers écrits m’avoit mis à la mode. L’état que j’avois pris excitoit la curiosité ; l’on vouloit connoître cet homme bizarre, qui ne recherchoit personne & ne se soucioit de rien que de vivre libre & heureux à sa manière : c’en étoit assez pour qu’il ne le pût point. Ma chambre ne désemplissoit pas de gens qui, sous divers prétextes, venoient s’emparer de mon temps. Les femmes employoient mille ruses pour m’avoir à dîner. Plus je brusquois les gens, plus ils s’obstinoient. Je ne pouvois refuser tout le monde. En me faisant mille ennemis par mes refus, j’étois incessamment subjugué par ma complaisance & de quelque façon que je m’y prisse, je n’avois pas par jour une heure de tems à moi.