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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/134

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lequel je ne me sentois que du dégoût. D’ailleurs, comment accorder les sévères principes que je venois d’adopter avec un état qui s’y rapportoit si peu ? & n’aurois-je pas bonne grâce, caissier d’un receveur-général des finances, à prêcher le désintéressement & la pauvreté ? Ces idées fermentèrent si bien dans ma tête avec la fièvre, elles s’y combinèrent avec tant de force, que rien depuis lors ne les en put arracher ; & durant ma convalescence, je me confirmai de sang-froid dans les résolutions que j’avois prises dans mon délire. Je renonçai pour jamais à tout projet de fortune & d’avancement. Déterminé à passer dans l’indépendance & la pauvreté le peu de tems qui me restoit à vivre, j’appliquai toutes les forces de mon ame à briser les fers de l’opinion & à faire avec courage tout ce qui me paroissoit bien, sans m’embarrasser aucunement du jugement des hommes. Les obstacles que j’eus à combattre & les efforts que je fis pour en triompher, sont incroyables. Je réussis autant qu’il étoit possible & plus que je n’avois espéré moi-même. Si j’avois aussi bien secoué le joug de l’amitié que celui de l’opinion, je venois à bout de mon dessein, le plus grand peut-être, ou du moins le plus utile à la vertu que mortel ait jamais conçu ; mais, tandis que je foulois aux pieds les jugemens insensés de la tourbe vulgaire des soi-disant grands & des soi-disant sages, je me laissois subjuguer & mener comme un enfant par de soi-disant amis, qui jaloux de me voir marcher seul dans une route nouvelle, tout en paroissant s’occuper beaucoup à me rendre heureux, ne s’occupoient en effet qu’à me rendre ridicule & commencèrent par