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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/119

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en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées & de concourir au prix. Je le fis & dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie & de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement.

Mes sentimens se montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l’enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu ; & ce qu’il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon cœur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré peut-être qu’elle ait jamais été dans le cœur d’aucun autre homme. Je travaillai ce discours d’une façon bien singulière & que j’ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrois les insomnies de mes nuits. Je méditois dans mon lit à yeux fermés & je tournois & retournois mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables ; puis quand j’étois parvenu à en être content, je les déposois dans ma mémoire jusqu’à ce que je pusse les mettre sur le papier : mais le tems de me lever & de m’habiller me faisoit tout perdre & quand je m’étois mis à mon papier, il ne me venoit presque plus rien de ce que j’avois composé. Je m’avisai de prendre pour secrétaire, Mde. le Vasseur. Je l’avois logée avec sa fille & son mari plus près de moi & c’étoit elle qui, pour m’épargner un domestique, venoit tous les matins allumer mon feu & faire mon petit service. À son arrivée, je lui dictois de mon lit mon travail de la nuit & cette pratique, que j’ai long-tems suivie, m’a sauvé bien des oublis.