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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/102

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quoique Thérèse fût d’un désintéressement qui a peu d’exemples, sa mère n’étoit pas comme elle. Sitôt qu’elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir toute sa famille, pour en partager le fruit. Sœurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée, mariée au directeur des carrosses d’Angers. Tout ce que je faisois pour Thérèse étoit détourné par sa mère en faveur de ces affamés. Comme je n’avois pas affaire à une personne avide & que je n’étois pas subjugué par une passion folle, je ne faisois pas des folies. Content de tenir Thérèse honnêtement, mais sans luxe, à l’abri des pressans besoins, je consentois que ce qu’elle gagnoit par son travail fût tout entier au profit de sa mère & je ne me bornois pas à cela ; mais, par une fatalité qui me poursuivoit, tandis que Maman étoit en proie à ses croquants, Thérèse étoit en proie à sa famille & je ne pouvois rien faire d’aucun côté qui profitât à celle pour qui je l’avois destiné. Il étoit singulier que la cadette des enfans de Mde. le Vasseur, la seule qui n’eût pas été dotée, étoit la seule qui nourrissoit son père & sa mère & qu’après avoir été long-tems battue par ses frères, par ses sœurs, même par ses nièces, cette pauvre fille en étoit maintenant pillée, sans qu’elle pût mieux se défendre de leurs vols que de leurs coups. Une seule de ses nièces, appelée Gothon Leduc, étoit assez aimable & d’un caractère assez doux, quoique gâtée par l’exemple & les leçons des autres. Comme je les voyois souvent ensemble, je leur donnois les noms qu’elles s’entre-donnoient ; j’appelois la nièce ma nièce & la tante ma tante. Toutes deux m’appeloient leur oncle. De-là le nom de tante