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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/466

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de bien faire & pour moi-même & pour autrui, je m’abstiens d’agir ; & cet état, qui n’est innocent que parce qu’il est forcé, me fait trouver une sorte de douceur à me livrer pleinement sans reproche à mon penchant naturel. Je vais trop loin sans doute, puisque j’évite les occasions d’agir, même où je ne vois que du bien à faire. Mais certain qu’on ne me laisse pas voir les choses comme elles sont, je m’abstiens de juger sur les apparences qu’on leur donne, & de quelque leurre qu’on couvre les motifs d’agir il suffit que ces motifs soient laissés à ma portée pour que je sois sûr qu’ils sont trompeurs.

Ma destinée semble avoir tendu dès mon enfance le premier piège qui m’a rendu long-tems si facile à tomber dans tous les autres. Je suis né le plus confiant des hommes & durant quarante ans entiers jamais cette confiance ne fut trompée une seule fois. Tombé tout d’un coup dans un autre genre de gens & de choses j’ai donné dans mille embûches sans jamais en apercevoir aucune, & vingt ans d’expérience ont à peine suffi pour m’éclairer sur mon sort. Une fois convaincu qu’il n’y a que mensonge & fausseté dans les démonstrations grimacières qu’on me prodigue, j’ai passé rapidement à l’autre extrémité : car quand on est une fois sorti de son naturel, il n’y a plus de bornes qui nous retiennent. Dès lors je me suis dégoûté des hommes, & ma volonté concourant avec la leur cet égard me tient encore plus éloigné d’eux que font toutes leurs machines.

Ils ont beau faire : cette répugnance ne peut mais aller jusqu’à l’aversion. En pensant à la dépendance où ils se sont