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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/461

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sans doute, mais plus qu’expiée par mes malheurs, dès lors je devins le bureau général d’adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels, de tous les aventuriers qui cherchoient des dupes, de tous ceux qui sous prétexte du grand crédit qu’ils feignoient de m’attribuer vouloient s’emparer de moi de maniere ou d’autre. C’est alors que j’eus lieu de connoître que tous les penchans de la nature sans en excepter la bienfaisance elle-même, portés ou suivis dans la société sans prudence & sans choix, changent de nature & deviennent souvent aussi nuisibles qu’ils étoient utiles dans leur premiere direction. Tant de cruelles expériences changerent peu-à-peu mes premières dispositions, ou plutôt, les renfermant enfin dans leurs véritables bornes, elles m’apprirent à suivre moins aveuglément mon penchant à bien faire, lorsqu’il ne servoit qu’à favoriser la méchanceté d’autrui.

Mais je n’ai point regret à ces mêmes expériences, puisqu’elles m’ont procuré par la réflexion de nouvelles lumières sur la connaissance de moi-même & sur les vrois motifs de ma conduite en mille circonstances sur lesquelles je me suis si souvent fait illusion. J’ai vu que pour bien faire avec plaisir il falloit que j’agisse librement, sans contrainte, & que pour m’ôter toute la douceur d’une bonne œuvre il suffisoit qu’elle devînt un devoir pour moi. Dès lors le poids de l’obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances & comme je l’ai dit dans l’Emile, à ce que je crois j’eusse été chez les Turcs un mauvais mari à l’heure où le cri public les appelle à remplir les devoirs de leur état.

Voilà ce qui modifie beaucoup l’opinion que j’eus long-tems