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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/425

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tes l’une & l’autre. La premiere, quand & comment on doit à autrui la vérité, puisqu’on ne la doit pas toujours. La seconde, s’il est des cas où l’on puisse tromper innocemment. Cette seconde question est très-décidée, je le sais bien ; négativement dans les livres, où la plus austere morale ne coûte rien à l’Auteur, affirmativement dans la société où la morale des livres passe pour un bavardage impossible à pratiquer. Laissons donc ces autorités qui se contredisent, & cherchons par mes propres principes à résoudre pour moi ces questions.

La vérité générale & abstraite est le plus précieux de tous les biens. Sans elle l’homme est aveugle ; elle est l’œil de la raison. C’est par elle que l’homme apprend à se conduire, à être ce qu’il doit être, à faire ce qu’il doit faire, à tendre à sa véritable fin. La vérité particuliere & individuelle n’est pas toujours un bien, elle est quelquefois un mal, très-souvent une chose indifférente. Les choses qu’il importe à un homme de savoir & dont la connoissance est nécessaire à son bonheur, ne sont peut-être pas en grand nombre, mais en quelque nombre qu’elles soient elles sont un bien qui lui appartient qu’il a droit de réclamer par-tout où il le trouve, & dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de tous les vols, puisqu’elle est de ces biens communs à tous, dont la communication n’en prive point celui qui le donne.

Quant aux vérités qui n’ont aucune sorte d’utilité, ni pour l’instruction ni dans la pratique, comment seroient-elles un bien dû, puisqu’elles ne sont pas même un bien, & puisque la propriété n’est fondée que sur l’utilité, où il n’y a point