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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/406

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j’ai desiré d’apprendre, c’étoit pour savoir moi-même & non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il falloit commencer par savoir assez pour soi, & de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes, il n’y en a gueres que je n’eusse faite également seul dans une isle déserte où j’aurois été confiné pour le reste de mes jours. Ce qu’on doit faire dépend beaucoup de ce qu’on doit croire, & dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de la nature, nos opinions sont la regle de nos actions. Dans ce principe qui fut toujours le mien, j’ai cherché souvent & long-tems pour diriger l’emploi de ma vie, à connoître sa véritable fin, & je me suis bientôt consolé de mon peu d’aptitude à me conduire habilement dans ce monde, en sentant qu’il n’y falloit pas chercher cette fin.

Né dans une famille où régnoient les mœurs & la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse & de religion, j’avois reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d’autres diroient des préjugés, qui ne m’ont jamais tout-à-fait abandonné. Enfant encore, & livré à moi-même, alléché par des caresses, séduit par la vanité, leurré par l’espérance, forcé par la nécessité, je me fis catholique ; mais je demeurai toujours chrétien, & bientôt gagné par l’habitude mon cœur s’attacha sincérement à ma nouvelle religion. Les instructions, les exemples-de Madame de Warens m’affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre où j’ai passé la fleur de ma jeunesse, l’étude des bons livres à laquelle je me livrai tout entier, ren-