Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/98

Cette page n’a pas encore été corrigée


degré d’énergie. Or, il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice, né de l’usage de la société, & célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté & de soin pour établir leur empire, & rendre dominant le sexe qui devroit obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines notions du mérite ou de la beauté qu’un Sauvage n’est point en état d’avoir, & sur des comparaisons qu’il n’est point en état de faire, doit être presque nul pour lui : car comme son esprit n’a pu se former des idées abstraites de régularité & de proportion, son cœur n’est point non plus susceptible des sentimens d’admiration & d’amour, qui, même sans qu’on s’en apperçoive, naissent de l’application de ces idées ; il écoute uniquement le tempérament qu’il a reçu de la nature, & non le goût qu’il n’a pu acquérir ; & toute femme est bonne pour lui.

Bornés au seul physique de l’amour, & assez heureux pour ignorer ces préférences qui en irritent le sentiment & en augmentent les difficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemment & moins vivement les ardeurs du tempérament, & par conséquent avoir entr’eux des disputes plus rares & moins cruelles. L’imagination, qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des cœurs sauvages ; chacun attend paisiblement l’impulsion de la nature, s’y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur ; & le besoin satisfait, tout le désir est éteint.

C’est donc une chose incontestable que l’amour même, ainsi que toutes les autres passions, n’a acquis que dans la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste