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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/97

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injure qu’il faut punir, & qu’ils ne songeoient pas même à la vengeance, si ce n’est peut-être machinalement & sur le champ, comme le chien qui mord la pierre qu’on lui jette, leurs disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles n’eussent point eu de sujet plus sensible que la pâture. Mais j’en vois un plus dangereux dont il me reste à parler.

Parmi les passions qui agitent le cœur de l’homme, il en est une ardente, impétueuse, qui rend un sexe nécessaire à l’autre ; passion terrible qui brave tous les dangers, renverse tous les obstacles, & qui, dans ses fureurs, semble propre à détruire le genre-humain qu’elle est destinée à conserver. Que deviendront les hommes en proie à cette rage effrénée & brutale, sans pudeur, sans retenue, & se disputant chaque jour leurs amours au prix de leur sang ?

Il faut convenir d’abord que plus les passions sont violentes, plus les loix sont nécessaires pour les contenir : mais outre que les désordres & les crimes que celles-ci causent tous les jours parmi nous, montrent assez l’insuffisance des loix à cet égard, il seroit encore bon d’examiner si ces désordres ne sont point nés avec les loix mêmes ; car alors, quand elles seroient capables de les réprimer, ce seroit bien le moins qu’on en dût exiger que d’arrêter un mal qui n’existeroit point sans elles.

Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre. Le moral est ce qui détermine ce désir & le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand