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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/93

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à des êtres aussi foibles & sujets à autant de maux que nous le sommes ; vertu d’autant plus universelle & d’autant plus utile à l’homme, qu’elle précede en lui l’usage de toute réflexion, & si naturelle, que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la tendresse des meres pour leurs petits, & des périls qu’elles bravent pour les en garantir, on observe tous les jours la répugnance qu’ont les chevaux à fouler aux pieds un corps vivant. Un animal ne passe point sans inquiétude aupres d’un animal mort de son espece : il y en a même qui leur donnent une sorte de sépulture ; & les tristes mugissemens du bétail entrant dans une boucherie, annoncent l’impression qu’il reçoit de l’horrible spectacle qui le frappe. On voit avec plaisir l’auteur de la fable des Abeilles, forcé de reconnoître l’homme pour un être compatissant & sensible, sortir, dans l’exemple qu’il en donne, de son style froid & subtil, pour nous offrir la pathétique image d’un homme enfermé qui apperçoit au dehors une bête féroce, arrachant un enfant du sein de sa mere, brisant sous sa dent meurtriere les foibles membres, & déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation n’éprouve point ce témoin d’un événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel ! Quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue, de ne pouvoir porter aucun secours à la mere évanouie, ni à l’enfant expirant !

Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion : telle est la force de la pitié naturelle, que les mœurs les plus dépravées ont encore peine à détruire, puisqu’on voit tous les jours dans nos spectacles s’attendrir &