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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/89

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des Langues, ou des Langues déjà inventées à l’établissement de la société.

Quoi qu’il en soit de ces origines, on voit du moins, au peu de soin qu’a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels, & de leur faciliter l’usage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, & combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu’ils ont fait pour en établir les liens. En effet, il est impossible d’imaginer pourquoi dans cet état primitif un homme auroit plutôt besoin d’un autre homme, qu’un singe ou un loup de son semblable, ni, ce besoin supposé, quel motif pourroit engager l’autre à y pourvoir, ni même, en ce dernier cas, comment ils pourroient convenir entr’eux des conditions. Je sais qu’on nous répete sans cesse que rien n’eut été si misérable que l’homme dans cet état ; & s’il est vrai, comme je crois l’avoir prouvé, qu’il n’eût pu, qu’apres bien des siecles, avoir le désir & l’occasion d’en sortir, ce seroit un proces à faire à la nature, & non à celui qu’elle auroit ainsi constitué. Mais, si j’entends bien ce terme de misérable, c’est un mot qui n’a aucun sens, ou qui ne signifie qu’une privation douloureuse & la souffrance du corps ou de l’ame ; or je voudrois bien qu’on m’expliquât quel peut être le genre de misere d’un être libre, dont le cœur est en paix & le corps en santé. Je demande laquelle, de la vie civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ? Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui se plaignent de leur existence : plusieurs mêmes qui s’en privent autant qu’il est en eux, & la réunion des loix divine & humaine suffit à peine