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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/88

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découvre chaque jour de nouvelles especes qui avoient échappé jusqu’ ici à toutes nos observations, qu’on pense combien il dut s’en dérober à des hommes qui ne jugeoient des choses que sur le premier aspect ! Quant aux classes primitives & aux notions les plus générales, il est superflu d’ajouter qu’elles durent leur échapper encore. Comment, par exemple, auroient-ils imaginé ou entendu les mots de matiere, d’esprit, de substance, de mode, de figure, de mouvement, puisque nos Philosophes qui s’en servent depuis si long-tems, ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, & que, les idées qu’on attache à ces mots étant purement métaphysiques, ils n’en trouvoient aucun modele dans la nature ?

Je m’arrête à ces premiers pas, & je supplie mes Juges de suspendre ici leur lecture, pour considérer, sur l’invention des seuls substantifs physiques, c’est-à-dire, sur la partie de la langue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire pour exprimer toutes les pensées des hommes, pour prendre uniforme constante, pouvoir être parlée en publie, & influer sur la société : je les supplie de réfléchir à ce qu’il a falu de tems & de connoissances pour trouver les nombres (note 14), les mots abstraits, les aoristes, & tous les tems des verbes, les particules, la syntaxe, lier les propositions, les raisonnemens, & former toute la logique du discours. Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient, & convaincu de l’impossibilité presque démontrée que les Langues aient pu naître & s’établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra l’entreprendre la discussion de ce difficile problême, lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée à l’institution