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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/87

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s’en mêle, l’idée devient aussi-tôt particuliere. Essayez de vous tracer l’image d’un arbre en général, jamais vous n’en viendrez à bout ; malgré vous, il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé ; & s’il dépendoit de vous de n’y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressembleroit plus à un arbre. Les êtres purement abstraite se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée : si-tôt que vous en figurez un dans votre esprit, c’est un tel triangle & non pas un autre, & vous ne pouvez éviter d’en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales : car si-tôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide du discours. Si donc les premiers inventeurs n’ont pu donner des noms qu’aux idées qu’ils avoient déjà, il s’ensuit que les premiers substantifs n’ont jamais pu être que des noms propres.

Mais lorsque par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveaux grammairiens commencerent à étendre leurs idées & à généraliser leurs mots, l’ignorance des inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites ; & comme ils avoient d’abord trop multiplié les noms des individus, faute de connoître les genres & les especes, ils firent ensuite trop peu d’especes & de genres, faute d’avoir considéré les êtres par toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût falu plus d’expérience & de lumiere qu’ils n’en pouvoient avoir, & plus de recherches & de travail qu’ils n’y en vouloient employer. Or si, même aujourd’hui, l’on