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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/81

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Quand nous voudrions supposer un homme sauvage, aussi habile dans l’art de penser que nous le font nos philosophes ; quand nous en ferions, à leur exemple, un philosophe lui-même, découvrant seul les plus sublimes vérités, se faisant, par des suites de raisonnemens tres-abstraits, des maximes de justice & de raison tirées de l’amour de l’ordre en général, ou de la volonté connue de son Créateur ; en un mot, quand nous lui supposerions dans l’esprit autant d’intelligence & de lumieres qu’il doit avoir & qu’on lui trouve en effet de pesanteur & de stupidité ; quelle utilité retireroit l’espece de toute cette métaphysique, qui ne pourroit se communiquer & qui périroit avec l’individu qui l’auroit inventée ? Quel progrès pourroit faire le genre-humain épars dans les bois parmi les animaux ?Et jusqu’à quel point pourroient se perfectionner & s’éclairer mutuellement des hommes qui, ni domicile fixe, ni aucun besoin l’un de l’autre, se rencontreroient peut-être à peine deux fois en leur vie, sans se connoître & sans se parler ?

Qu’on songe de combien d’idées nous sommes redevables à l’usage de la parole ; combien la grammaire exerce & facilite les opérations de l’esprit ; & qu’on pense aux peines inconcevables & au tems infini qu’a dû coûter la premiere invention des Langues ; qu’on joigne ces réflexions aux précédentes, & l’on jugera combien il eût falu de milliers de siecles pour développer successivement dans l’esprit humain les opérations dont il étoit capable.

Qu’il me soit permis de considérer un instant les embarras de l’origine des Langues. Je pourrois me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M. l’abbé de Condillac a faites