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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/79

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ne lui peint rien ; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main, et il est si loin du degré de connaissonces, nécessaire pour désirer d’en acquérir de plus grandes, qu’il ne peut avoir ni prévoyance ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indifférent, à force de lui devenir familier. C’est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions ; il n’a pas l’esprit de s’étonner des plus grandes merveilles ; & ce n’est pas chez lui qu’il faut chercher la philosophie dont l’homme a besoin, pour savoir observer une fois ce qu’il a vu tous les jours. Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être, & ses projets, bornés comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. Tel est encore aujourd’hui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le matin son lit de coton & vient pleurer le soir pour le racheter, faute d’avoir prévu qu’il en auroit besoin pour la nuit prochaine.

Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensations aux plus simples connoissances s’agrandit à nos regards ; et il est impossible de concevoir comment un homme aurait pu par ses seules forces, sans le secours de la communication et sans l’aiguillon de la nécessité, franchir un si grand intervalle. Combien de siècles se sont peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée devoir d’autre feu que celui du ciel ! Combien ne leur a-t-il pas falu de différens hasards pour apprendre les usages les plus communs de cet élément ! Combien de fois ne l’ont-ils pas laissé éteindre avant que d’avoir acquis l’art de le reproduire ? Et combien de fois peut-être