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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/508

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de la fidélité, des vertus ; mais vu sa circulation secrete, il est plus commode encore pour faire des pillards & des traîtres, pour mettre à l’enchere le bien public & la liberté. En un mot l’argent est à la fois le ressort le plus foible & le plus vain que je connoisse pour faire marcher à son but la machine politique, le plus fort & le plus sûr pour l’en détourner.

On ne peut faire agir les hommes que par leur intérêt, je le sais ; mais l’intérêt pécuniaire est le plus mauvais de tous le plus vil le plus propre à la corruption, & même, je le répete avec confiance & le soutiendrai toujours, le moindre & le plus foible aux yeux de qui connoît bien le cœur humain. Il est naturellement dans tous les cœurs de grandes passions en réserve ; quand il n’y reste plus que celle de l’argent, c’est qu’on a énervé étouffé toutes les autres qu’il faloit exciter & développer. L’avare n’a point proprement de passion qui le domine, il n’aspire à l’argent que par prévoyance, pour contenter celles qui pourront lui venir. Sachez les fomenter & les contenter directement sans cette ressource, bientôt elle perdra tout son prix.

Les dépenses publiques sont inévitables ; j’en conviens encore. Faites-les avec toute autre chose qu’avec de l’argent. De nos jours encore on voit en Suisse les officiers, magistrats & autres stipendiaires publics payés avec des denrées. Ils ont des dîmes, du vin, du bois, des droits utiles, honorifiques. Tout le service public se fait par corvées, l’Etat ne paye presque rien en argent. Il en faut, dira-t-on, pour le payement des troupes. Cet article aura sa place dans un moment. Cette maniere de payement n’est pas sans inconvéniens, il y a de la perte, du gaspillage :