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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/438

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qu’elles ne veuillent des choses contradictoires. Le repos & la liberté me paroissent incompatibles ; il faut opter.

Je ne dis pas qu’il faille laisser les choses dans l’état où elles sont ; mais je dis qu’il n’y faut toucher qu’avec une circonspection extrême. En ce moment on est plus frappé des abus que des avantages. Le tems viendra, je le crains, qu’on sentira mieux ces avantages, & malheureusement ce sera quand on les aura perdus.

Qu’il soit aisé, si l’on veut, de faire de meilleures loix. Il est impossible d’en faire dont les passions des hommes n’abusent pas comme ils ont abusé des premieres. Prévoir & peser tous ces abus à venir est peut-être une chose impossible à l’homme d’Etat le plus consommé. Mettre la loi au-dessus de l’homme est un problême en politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en géométrie. Résolvez bien ce problème, & le Gouvernement fondé sur cette solution sera bon & sans abus. Mais jusque-là, soyez sûrs qu’ou vous croirez faire régner les loix, ce seront les hommes qui régneront.

Il n’y aura jamais de bonne & solide constitution que celle où la loi régnera sur les cœurs des citoyens : tant que la force législative n’ira pas jusque-là les loix seront toujours éludées. Mais comment arriver aux cœurs ? c’est à quoi nos instituteurs qui ne voient jamais que la force & les châtimens ne songent gueres, & c’est à quoi les récompenses matérielles ne meneroient peut-être pas mieux ; la justice même la plus integre n’y mene pas, parce que la justice est ainsi que la santé un bien dont on jouit sans le sentir, qui n’inspire point d’enthousiasme, & dont on ne sent le prix qu’après l’avoir perdu.