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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/191

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dans d’autres villes ; on s’est empressé de leur étaler notre luxe, nos richesses, & tous nos arts les plus utiles & les plus curieux ; tout cela n’a jamais excité chez eux qu’une admiration stupide, sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entr’autres de l’histoire d’un chef de quelques Américains septentrionaux qu’on mena à la cour d’Angleterre, il y a une trentaine d’années. On lui fit passer mille choses devant les yeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plaire, sans qu’on trouvât rien dont il parût se soucier. Nos armes lui sembloient lourdes & incommodes, nos souliers lui blessoient les pieds, nos habita le gênoient, il rebutoit tout ; enfin on s’apperçut qu’ayant pris une couverture de laine, il sembloit prendre plaisir à s’en envelopper les épaules ; vous conviendrez, au moins, lui dit-on aussi-tôt, de l’utilité de ce meuble ? Oui, répondit-il, cela me paroît presque aussi bon qu’une peau de bête. Encore n’eût-il pas dit cela, s’il eût porté l’une & l’autre à la pluie.

Peut-être me dira-t-on que c’est l’habitude qui attachant chacun à sa maniere de vivre, empêche les Sauvages de sentir ce qu’il y a de bon dans la nôtre : & sur ce pied-là, il doit paroître au moins fort extraordinaire que l’habitude ait plus de force pour maintenir les Sauvages dans le goût de leur misere que les Européens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à cette derniere objection une réponse à laquelle il n’y ait pas un mot à répliquer, sans alléguer tous les jeunes Sauvages qu’on n’est vainement efforcé de civiliser : sans parler des Groenlandois & des habitans de l’Islande, qu’on a tenté d’elever & nourrir en Danemark, & que la tristesse & le désespoir ont tous fait périr, soit de langueur, soit dans la mer où ils avoient tenté de regagner leur pays à la nage, je me contenterai de citer un seul