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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/183

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grande force en matiere de physique, & qu’elles servent plutôt à rendre raison des faits existans qu’à constater l’existence réelle de ces faits. Or tel est le genre de preuve que M. Locke emploie dans le passage que je viens de rapporter ; car quoiqu’il puisse être avantageux à l’espece humaine que l’union de l’homme & de la femme soit permanente, il ne s’ensuit pas que cela ait été ainsi établi par la nature ; autrement il faudroit dire qu’elle a aussi institué la société civile, les arts, le commerce & tout ce qu’on prétend être utile aux hommes.

2. J’ignore où M. Locke a trouvé qu’entre les animaux de proie la société du mâle & de la femelle dure plus long-tems que parmi ceux qui vivent d’herbe, & que l’un aide à l’autre à nourrir les petits ; car on ne voit pas que le chien, le chat, l’ours, ni le loup reconnoissent leur femelle mieux que le cheval, le bélier, le taureau, le cerf, ni tous les autres quadrupedes ne reconnoissent la leur. Il semble au contraire que, si le secours du mâle étoit nécessaire à la femelle pour conserver ses petits, ce seroit sur-tout dans les especes qui ne vivent que d’herbes, parce qu’il faut fort long-tems à la mere pour paître, & que durant tout cet intervalle elle est forcés de négliger sa portée, au lieu que la proie d’une ourse ou d’une louve est dévorée en un instant, & qu’elle a, sans souffrir la faim, plus de tems pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une observation sur le nombre relatif de mamelles & de petits qui distingue les especes carnassieres des frugivores, & dont j’ai parlé dans la note (8). Si cette observation est juste & générale, la femme n’ayant que deux mamelles, & ne faisant gueres qu’un enfant à la fois, voilà une forte raison de plus pour douter que l’espece humaine soit naturellement carnaciere, de sorte qu’il semble que, pour tirer la conclusion de Locke, il