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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/176

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Satyres, de Faunes, de Silvains, les anciens faisoient des divinités. Peut-être, après des recherches plus exactes, trouvera-t-on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux, mais des hommes. En attendant, il me paroît qu’il y a bien autant de raison de s’en rapporter là-dessus à Merolla, religieux lettré, témoin oculaire, & qui, avec toute sa naÏveté, ne laissoit pas d’être homme d’esprit, qu’au marchand Battel, à Dapper, à Purchass & aux autres compilateurs.

Quel jugement pense-t-on qu’eussent porté de pareils observateurs sur l’enfant trouvé en 1694, dont j’ai déjà parlé ci-devant, qui ne donnoit aucune marque de raison, marchoit sur ses pieds & sur ses mains, n’avoit aucun langage & formoit des sons qui ne ressembloient en rien à ceux d’un homme. Il fut long-tems, continue le même philosophe qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles, encore le fit-il d’une maniere barbare. Aussi-tôt qu’il put parler, on l’interrogea sur son premier état, mais il ne s’en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau. Si malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos voyageurs, on ne peut douter qu’apres avoir remarqué son silence & sa stupidité, ils n’eussent pris le parti de le renvoyer dans les bois ou de l’enfermer dans une ménagerie ; après quoi ils en auroient savamment parlé dans de belles relations, comme d’une bête fort curieuse qui ressembloit assez à l’homme.

Depuis trois ou quatre cents ans que les habitans de l’Europe inondent les autres parties du monde, & publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages & de relations, je suis persuadé que nous ne connoissons d’hommes que les seuls Européens ; encore paroît-il, aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints