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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/146

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lui-même ; l’homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans l’opinion des autres ; & c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence. Il n’est pas de mon sujet de montrer comment d’une telle disposition naît tant d’indifférence pour le bien & le mal, avec de si beaux discours de morale : comment tout se réduisant aux apparences, tout devient factice & joué ; honneur, amitié, vertu, & souvent jusqu’aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier ; comment, en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes, & n’osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu de tant de philosophie, d’humanité, de politesse & de maximes sublimes, nous n’avons qu’un extérieur trompeur & frivole, de l’honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, & du plaisir sans bonheur. Il me suffit d’avoir prouvé que ce n’est point-là l’état originel de l’homme, & que c’est le seul esprit de la société & l’inégalité qu’elle engendre, qui changent & alterent ainsi toutes nos inclinations naturelles.

J’ai tâché d’exposer l’origine & le progrès de l’inégalité, l’établissement & l’abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l’homme par les seules lumieres de la raison, & indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à l’autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l’inégalité étant presque nulle dans l’état de nature, tire sa force & son accroissement du développement de nos facultés & des progrès de l’esprit humain, & devient enfin stable & légitime par l’établissement