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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/145

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aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous apprend là-dessus, l’observation le confirme parfaitement : l’homme sauvage & l’homme policé different tellement par le fond du cœur & des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l’un, réduiroit l’autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos & la liberté, il ne veut que vivre & rester oisif, & l’ataraxie même du StoÏcien n’approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire, le citoyen, toujours actif, sue, s’agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses : il travaille jusqu’à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la vie pour acquérir l’immortalité. Il fait sa cour aux grands qu’il hait, & aux riches qu’il méprise ; il n’épargne rien pour obtenir l’honneur de les servir ; il se vante orgueilleusement de sa bassesse & de leur protection, & fier de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager. Quel spectacle pour un CaraÏbe, que les travaux pénibles & enviés d’un Ministre Européen ! Combien de morts cruelles ne préféreroit pas cet indolent sauvage à l’horreur d’une pareille vie, qui souvent n’est pas même adoucie par le plaisir de bien faire. Mais, pour voir le but de tant de soins, il faudroit que ces mots, puissance & réputation, eussent un sens dans son esprit ; qu’il apprît qu’il y a une sorte d’hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l’univers, qui savent être heureux & contens d’eux-mêmes sur le témoignage d’autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en