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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/144

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renverse ; toutes choses se passent ainsi selon l’ordre naturel ; & quel que puisse être l’événement de ces courtes & fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre de l’injustice d’autrui, mais seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.

En découvrant & suivant ainsi les routes oubliées & perdues, qui de l’état naturel ont dû mener l’homme à l’état civil ; en rétablissant, avec les positions intermédiaires que je viens de marquer, celles que le tems qui me presse m’a fait supprimer, ou que l’imagination ne m’a point suggérées ; tout lecteur attentif ne pourra qu’être frappé de l’espace immense qui sépare ces deux états. C’est dans cette lente succession des choses qu’il verra la solution d’une infinité de problemes de morale & de politique que les philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que le genre-humain d’un âge n’étant pas le genre-humain d’un autre âge, la raison pourquoi Diogene ne trouvoit point d’homme, c’est qu’il cherchoit parmi ses contemporains l’homme d’un tems qui n’étoit plus. Caton, dira-t-il, périt avec Rome & la liberté, parce qu’il fut déplacé dans son siecle ; & le plus grand des hommes ne fit qu’étonner le monde, qu’il eût gouverné cinq cents ans plustôt. En un mot, il expliquera comment l’ame & les passions humaines s’altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de nature ; pourquoi nos besoins & nos plaisirs changent d’objets à la longue ; pourquoi l’homme originel s’évanouissant par degrés, la société n’offre plus aux yeux du sage qu’un assemblage d’hommes artificiels & de passions factices, qui sont l’ouvrage de toutes ces nouvelles relations, & n’ont