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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/129

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d’homme à homme, le pis qui puisse arriver à l’un étant de se voir à la discrétion de l’autre, n’eût-il pas été contre le bon sens de commencer par se dépouiller entre les mains d’un chef des seules choses pour la conservation desquelles ils avoient besoin de son secours ? Quel équivalent eût-il pu leur offrir pour la concession d’un si beau droit ? & s’il eût osé l’exiger sous le prétexte de les défendre, n’eût-il pas aussitôt reçu la réponse de l’apologue : Que nous fera de plus l’ennemi ? Il est donc incontestable, & c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté & non pour les asservir. Si nous avons un prince, disoit Pline à Trajan, c’est afin qu’il nous préserve d’avoir un maître.

Nos politiques font sur l’amour de la liberté les mêmes sophismes que nos Philosophes ont faits sur l’état de nature ; par les choses qu’ils voient, ils jugent des choses tres-différentes qu’ils n’ont pas vues ; & ils attribuent aux hommes un penchant naturel à la servitude par la patience avec laquelle ceux qu’ils ont sous les yeux supportent la leur, sans songer qu’il en est de la liberté comme de l’innocence & de la vertu, dont on ne sent le prix qu’autant qu’on en jouit soi-même, & dont le goût se perd si-tôt qu’on les a perdues. Je connois les délices de ton pays, disoit Brasidas à un Satrape qui comparoit la vie de Sparte à celle de Persépolis ; mais tu ne peux connoître les plaisirs du mien.

Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied & se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu’un cheval dressé souffre patiemment la