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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/126

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forcé les particuliers d’en sortir, & cet état devint encore plus funeste entre ces grands Corps qu’il ne l’avoit été auparavant entre les individus dont ils étoient composés. De-là sortirent les guerres nationales, les batailles, les meurtres, les représailles, qui font frémir la nature & choquent la raison, & tous ces préjugés horribles qui placent au rang des vertus l’honneur de répandre le sang humain. Les plus honnêtes gens apprirent à compter parmi leurs devoirs celui d’égorger leurs semblables : on vit enfin les hommes se massacrer par milliers sans savoir pourquoi ; & il se commettoit plus de meurtres en un seul jour de combat, & plus d’horreurs à la prise d’une seule ville, qu’il ne s’en étoit commis dans l’état de nature durant des siecles entiers sur toute la face de la terre. Tels sont les premiers effets qu’on entrevoit de la division du genre-humain en différentes sociétés. Revenons à leur institutions.

Je sais que plusieurs ont donné d’autres origines aux sociétés politiques, comme les conquêtes du plus puissant, ou l’union des foibles ; & le choix entre ces causes est indifférent à ce que je veux établir : cependant celle que je viens d’exposer me paroît la plus naturelle par les raisons suivantes. 1. Que dans le premier cas, le droit de conquête n’étant point un droit, n’en a pu fonder aucun autre, le conquérant & les peuples conquis restant toujours entr’eux dans l’état de guerre, à moins que la nation remise en pleine liberté ne choisisse volontairement son vainqueur pour son chef. Jusque-là, quelques capitulations qu’on ait faites, comme elles n’ont été fondées que sur la violence, & que par conséquent elles sont