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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/123

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ils sentoient assez qu’elles n’étoient établies que sur un droit précaire & abusif, & que, n’ayant été acquises que par la force, la force pouvoit les leur ôter sans qu’ils eussent raison de s’en plaindre. Ceux même que la seule industrie avoit enrichis, ne pouvoient gueres fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avoient beau dire : C’est moi qui ai bâti ce mur ; j’ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les alignemens, leur pouvoit-on répondre, & en vertu de quoi prétendez-vous être payés à nos dépens d’un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu’une multitude de vos freres périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, & qu’il vous faloit un consentement expres & unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui alloit au-delà de la vôtre ? Destitué de raisons valables pour se justifier, & de forces suffisantes pour se défendre, écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits ; seul contre tous, & ne pouvant, à cause des jalousies mutuelles, s’unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l’espoir commun du pillage, le riche pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain ; ce fut d’employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l’attaquoient, de faire us défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d’autres maximes, & de leur donner d’autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui étoit contraire.

Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l’horreur d’une situation qui les armoit tous les uns contre les autres,