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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/120

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à jeter un coup d’œil sur le genre humain placé dans ce nouvel ordre de choses.

Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire & l’imagination en jeu, l’amour propre intéressé, la raison rendue active & l’esprit arrivé presque au terme de la perfection dont il est susceptible.Voilà toutes les qualités naturelles mises en action, le rang & le sort de chaque homme établi, non-seulement sur la quantité des biens & le pouvoir de servir ou de nuire, mais sur l’esprit, la beauté, la force ou l’adresse, sur le mérite ou les talens, & ces qualités étant les seules qui pouvoient attirer de la considération, il falut bientôt les avoir ou les affecter. Il falut, son avantage, se montrer autre que ce qu’on étoit en effet. Etre & paroître devinrent deux choses tout-à-fait différentes, & de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse & tous les vices qui en sont le cortége. D’un autre côté, de libre & indépendant qu’étoit auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins, assujetti pour ainsi dire, à toute la nature, & surtout à ses semblables dont il devient l’esclave en un sens, même en devenant leur maître ; riche, il a besoin de leurs services ; pauvre, il a besoin de leurs secours, & la médiocrité ne le met point en état de se passer d’eux. Il faut donc qu’il cherche sans cesse à les intéresser à son sort, & à leur faire trouver en effet ou en apparence leur profit à travailler pour le sien : ce qui le rend fourbe & artificieux avec les uns, impérieux & dur avec les autres, & le met dans la nécessité d’abuser tous ceux dont il a besoin, quand il ne peut s’en faire craindre, & qu’il ne trouve pas son intérêt à