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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/112

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détacherent & couperent en Iles des portions du Continent. On conçoit qu’entre des hommes ainsi rapprochés, & forcés de vivre ensemble, il dut se former un idiome commun, plutôt qu’entre ceux qui erroient librement dans les forêts de la terre ferme. Ainsi, il est très possible qu’apres leurs premiers essais de navigation, des insulaires aient porté parmi nous l’usage de la parole ; & il est au moins très vraisemblable que la société & les langues ont pris naissance dans les Iles, & s’y sont perfectionnées avant que d’être connues dans le continent.

Tout commence à changer de face. Les hommes errant jusqu’ici dans les bois, ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en diverses troupes, & forment enfin, dans chaque contrée, une nation particuliere, unie de mœurs & de caracteres, non par des reglemens & des loix, mais par le même genre de vie & d’alimens, & par l’influence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut manquer d’engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. De jeunes gens de différens sexes habitent des cabanes voisines, le commerce passager que demande la nature en amene bientôt un autre, non moins doux & plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s’accoutume à considérer différens objets, & à faire des comparaisons ; on acquiert insensiblement des idées de mérite & de beauté qui produisent des sentimens de préférence. À force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre & doux s’insinue dans l’ame, & par la moindre opposition devient une fureur impétueuse ; la jalousie s’éveille