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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/103

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si l’on me tourmente dans un lieu, qui m’empêchera de passer ailleurs ? Se trouve-t-il un homme d’une force assez supérieure à la mienne, & de plus assez dépravé, assez paresseux & assez féroce, pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance, pendant qu’il demeure oisif ? Il faut qu’il se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un tres-grand soin durant son sommeil, de peur que je ne m’échappe ou que je ne le tue ; c’est-à-dire, qu’il est obligé de s’exposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle qu’il veut éviter, & que celle qu’il me donne à moi-même. après tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle un moment ; un bruit imprévu lui fait-il détourner la tete ? je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés, & il ne me revoit de sa vie.

Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, les liens de la servitude n’étant formés que de la dépendance mutuelle des hommes & des besoins réciproques qui les unissent, il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre, situation qui, n’existant pas dans l’état de nature, y laisse chacun libre du joug, & rend vaine la loi du plus fort.

Apres avoir prouvé que l’inégalité est à peine sensible dans l’état de nature, & que son influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine & ses progrès dans les développemens successifs de l’esprit humain. après avoir montré que la perfectibilité, les vertus sociales, & les autres facultés que l’homme naturel avoit reçues en puissance, ne pouvoient jamais se développer d’elles-mêmes, qu’elles avoient besoin pour cela du concours fortuit de plusieurs causes étrangeres