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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/102

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& de genres de vie qui regne dans les différens ordres de l’état civil, avec la simplicité & l’uniformité de la vie animale & sauvage, où tous se nourrissent des mêmes alimens, vivent de la même maniere, & font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d’homme à homme doit être moindre dans l’état de nature que dans celui de société, & combien l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espece humaine par l’inégalité d’institution.

Mais, quand la nature affecteroit dans la distribution de ses dons autant de préférences qu’on le prétend, quel avantage les plus favorisés en tireroient-ils au préjudice des autres, dans un état de choses qui n’admettroit presque aucune sorte de relation entr’eux ? Là où il n’y a point d’amour, de quoi servira la beauté ? Que sert l’esprit à des gens qui ne parlent point, & la ruse à ceux qui n’ont point d’affaires ? J’entends toujours répéter que les plus forts opprimeront les foibles ; mais qu’on m’explique ce qu’on veut dire par ce mot d’oppression. Les uns domineront avec violence, les autres gémiront asservis à tous leurs caprices ! Voilà précisément ce que j’observe parmi nous ; mais je ne vois pas comment cela pourroit se dire des hommes sauvages, à qui l’on auroit même bien de la peine à faire entendre ce que c’est que servitude & domination. Un homme pourra bien s’emparer des fruits qu’un autre a cueillis, du gibier qu’il a tué, de l’antre qui lui servoit d’asyle ; mais comment viendra-t-il jamais à bout de s’en faire obéir ? & quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possedent rien ? Si l’on me chasse d’un arbre, j’en suis quitte pour aller à un autre ;