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Oui, Prier c’est Agir ; c’est agir en silence,
C’est agir en repos ; c’est, dans sa force immense,
Commander par l’amour aux légions du ciel ;
Avec l’arme du cœur, c’est vaincre l’Éternel !


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les deux bardes des forêts.

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la peau-rouge.


Itibapishi ma ! frère au pâle visage,
Ma mémoire, en tous lieux, a gardé ton image ;
J’ai senti, j’ai pleuré ton absence, en tous lieux ;
Le désert s’est ému de mes cris douloureux !
Loin des sombres cités, retrouvant la lumière,
Viens rajeunir ton âme à la source première !
Viens, dans la solitude, ô pieux na-houllo ;
Loin d’un monde si fou, viens, sage Blanche-Peau !
Itibapishi ma ! brise un trop long servage ;
Et, dans un libre essor, suis ton instinct sauvage !
Comme toi, j’ai langui, captif dans les cités,
Pleurant, dans mon exil, les bois illimités ;
De mon désert natal pleurant l’indépendance,
J’ai traîné de longs jours dans l’amère souffrance !
Sevré de la Nature, encore tout enfant,
Du monde j’ai subi l’esclavage étouffant !
 Les hommes, bâtissant cabanes sur cabanes,
Aiment mieux leurs prisons que les vastes savanes,
Et les bruits discordants que le plaintif oula,
Le chant mélodieux du tchouka-nak-bila.
Si nos déserts comptaient plus de na-houllo tèques,
Les romans dormiraient dans les bibliothèques !
L’orgueilleuse folie et le luxe effréné
D’un sexe maladif, avant l’âge fané,
Auraient un contre-poids dans l’humble et chaste vie
Des femmes du désert, des fleurs de la prairie,
Types pareils à ceux que le peintre, autrefois,
Contemplait dans l’extase, à l’ombre de la Croix !
 L’enfant de nos forêts, l’héroïne indigène,
Sans se civiliser, peut devenir chrétienne :
L’esprit de l’Évangile, en son austérité,
Des profondes forêts aime l’obscurité ;
La première cité par Caïn fut bâtie ;
Mais du pasteur Abel l’offrande fut bénie.