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Nature, où je retrouve une nouvelle vie,
Et cette paix du cœur que l’on m’avait ravie ;
Où, calme, je me sens, au milieu des Neuf Sœurs,
Bercé comme autrefois par d’invisibles chœurs !
 Quand l’homme, ainsi qu’un aigle enfermé dans sa cage,
Des poudreuses cités a subi l’esclavage,
Lorsque, sans murmurer, longtemps il a souffert,
Il aime à se livrer aux brises du désert,
À suivre au fond des bois l’errante caravane,
Ou dans son vol lointain l’oiseau de la savane :
Aussi, dans les cités, populeuses prisons,
À l’étroit, j’ai rêvé les vastes horizons :
Les grands lacs, aux flots bleus, aux îles de verdure,
J’ai rêvé l’infini de tes bois, ô Nature !
Et je viens, au doux bruit de la forêt de pin,
Pour pleurer librement, me pencher sur ton sein !…
Comment te le cacher, ô Nature, ma mère ?
Ce qui tombe à tes pieds, c’est une larme amère !…
Sous le ciel étouffant qui couvre la cité,
Par la foule égoïste à chaque pas heurté,
Ma voix ne rencontrant qu’un faible écho qui vibre,
J’ai senti qu’avec toi mon cœur serait plus fibre :
Viens ! prends-moi par la main, conduis-moi dans tes bois ;
Seul à seule au désert, que j’écoute ta voix ;
Des bruits de la cité jusqu’à nous rien n’arrive ;
Chaque lame en silence expire sur la rive ;
Parle-moi des oiseaux, des sources et des fleurs ;
Oui, viens, en souriant, viens essuyer mes pleurs !…
Enfant, tu m’as bercé de ta voix maternelle ;
Prêtre, je viens encor m’abriter sous ton aile ;
Je viens avec amour me mettre sous ta loi ;
Comme un enfant soumis, j’accours auprès de toi ;
Des souffrances du corps, des blessures de l’âme,
De chaque plaie intime, oh ! tu sais le dictame !
Et moi, je suis souffrant ; je sens qu’entre mon corps
Et mon âme, sa sœur, ont cessé les accords ;
En moi je sens tarir les sources de la vie ;
Ma lyre ne rend plus une douce harmonie !…
Ô ma mère, je souffre ; allons au fond des bois ;
Seul à seule au désert, que j’écoute ta voix !



la nature.


Je te connais, mon fils ; j’ai suivi ton histoire :
Tu grandis et devins sceptique, avant de croire ;
Jamais, dans ton enfance, assise au coin du feu,
Une mère, en t’aimant, ne te parla de Dieu ;
Sans entendre jamais aucun pieux cantique,
Tu t’endormais aux chants de ma voix sympathique ;
Les seuls bruits du désert, les seuls chants des oiseaux,
Les murmures confus des arbres et des eaux,