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l’esprit de voyage et l’esprit d’activité.

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le barde anglo-américain.


Comme un monstre amphibie, enveloppé de brume,
Comme un léviathan, il avance, il écume,
Et tout tremble à sa voix, tout est saisi de peur !
Cyclope menaçant, aux poumons de vapeur,
De sa gueule enflammée il sort des étincelles ;
Et l’on doute s’il nage ; on croit qu’il a des ailes. —
Voyez-le soupirer : on dirait qu’il est las ;
Qu’il porte, en gémissant, le monde comme Atlas…
N’est-ce pas le mammouth, enfui de sa caverne ;
Quelque monstre, échappé du ténébreux Averne ;
Colosse qui dormait sous le palétuvier,
Et qu’aux yeux étonnés ressuscita Cuvier ? —
À son mugissement, les forêts ébranlées
Voient s’élever dans l’air les oiseaux par volées ;
Le Fleuve divisé déborde, en écumant,
Et gronde sous le poids du Vésuve fumant ;
L’Indien consterné, debout sur le rivage,
Comme un guerrier surpris pousse son cri sauvage ;
Et le Meschacébé, le’Vieux-Père-des-Eaux,
Se réveille et se trouble, en son lit de roseaux !
Au bruit du monstre ému, que la vapeur anime,
Les poissons enrayés sont rentrés dans l’abîme ;
Du Fleuve abandonnant les flots bouleversés,
Sous le joug de Neptune ils se sont replacés ;
Et seuls, à son aspect, les sombres crocodiles,
Sur les arbres flottants, demeurent immobiles. —
Voyez-le s’avancer, orgueilleux sur le flot :
C’est lui qu’entrevit Job, en peignant Béhémoth !
D’une âme par Fulton la matière est dotée !
L’Amérique a pour fils un nouveau Prométhée !
Calme et froid, qui pourrait ou l’entendre ou le voir ?
Lorsqu’il passe, a sa voix tout semble s’émouvoir ;
La forêt vibre au loin, sonore basilique !
Et moi, je me tairais ; moi, barde d’Amérique,
Je ne chanterais pas ce que chante la voix
Des oiseaux envolés, des fleuves et des bois ?