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lu avec avidité ; que, grâce à son talent de beau conteur, un pareil récit ferait prime sur le marché. Que faire ? La situation était délicate à l’extrême, pleine de tentations et de dangers. Fallait-il laisser tomber un si beau fruit ? Quand il l’avait là sous la main, pourquoi ne pas le cueillir ? Il est bien vrai que personne avant lui n’avait osé y toucher, mais il n’en était que plus tentatif et plus savoureux. Se non e vero e beue trovato [1]. Enfin, ce qui devait arriver s’est produit : Parkman a succombé, il a cueilli le fruit. Nous lui devons cependant cette justice de dire qu’il a longtemps hésité avant de faiblir : et cela se voit à la peine qu’il s’est donnée pour déguiser l’identité de Pichon et pour taire tout ce qui pouvait le déprécier.

Rien n’est plus intéressant que d’étudier l’embarras de l’historien américain à ce propos : l’on y saisit sur le vif les voies et les moyens, les ruses et les expédients auxquels peut avoir recours un écrivain sans vergogne ; l’on y assiste aux fluctuations d’une âme balancée entre la joie et la détresse, ruminant l’une après l’autre toutes les combinaisons fournies par un esprit fertile.

Pour ce qui est des Mémoires sur le Canada, Parkman paraît en avoir pris assez facilement son parti. Après tout, pensait-il, il n’était pas de rigueur de suivre l’exemple de Murdoch ; il n’était pas absolument nécessaire de dire que cet ouvrage est anonyme, qu’il suinte la haine du clergé, etc. — Mais, pour Pichon, la chose était autrement scabreuse : force était bien de mentionner le rôle que cet individu avait joué.

Plusieurs alternatives se présentaient : citer Pichon, sous

  1. Ce mot est attribué au cardinal d’Este (1479-1520). Il l’aurait dit du Roland furieux de l’Arioste.