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Page:Ribot - Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome 24.djvu/341

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DÉGÉNÉRESCENCE ET CRIMINALITÉ




I


Une société ne peut avoir pour base durable que la solidarité, c’est-à-dire une sorte d’assurance mutuelle garantissant à chacun la sécurité de sa personne et de ses produits ou de ses biens, et une liberté n’ayant d’autre limite que l’utilité générale. Cette solidarité, ce contrat tacite d’assurance a pour but essentiel la protection de chaque membre de l’association, à condition qu’il concoure pour sa part à la sécurité commune.

Dans les sociétés primitives, la multiplicité des risques, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, rendait très difficile la fonction de protection, qui était souvent aléatoire et inefficace, d’autant plus que les membres de l’association ne comprenaient pas distinctement que la prospérité de l’un pouvait servir à celle des autres. Lorsque les seules sources de matières à satisfaction étaient la chasse et la guerre, chaque associé avait intérêt à ce que le butin fût divisé en moins de parts possible, et la vie d’un homme pouvait être considérée comme de peu de valeur lorsqu’il n’était qu’un consommateur ; le vol d’objets surabondants et pour ainsi dire communs, pouvait n’être pas considéré comme répréhensible. Dans nos sociétés actuelles, qui ne vivent plus de la récolte plus ou moins brutale de produits spontanés de la terre, mais des produits du travail humain, l’homme doit être considéré à la fois comme producteur et comme consommateur ; l’intérêt de chacun est dans la sécurité du travail du plus grand nombre, seule condition qui soit capable d’augmenter la quantité des produits, et par conséquent de les rendre plus accessibles à tous. À cette différence entre les sociétés qui avaient pour base la rapine et celles qui ont pour base le travail devrait correspondre une différence dans la manière de comprendre la fonction de protection. Cette fonction n’a pourtant pas évolué en même temps que les conditions sociales.

Dans les associations barbares, si un individu venait à disparaître, sa mort était bien ressentie comme une perte, mais cette perte