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Page:Ribot - Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome 18.djvu/296

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tout son talent, il lui était impossible d'éviter, entraîna, dans le conflit qui s'engageait, les conséquences qu'elle devait avoir; tel de ses vers 1, écrit dans un sens réaliste, peut-être aujourd'hui traduit dans la formule idéaliste la plus nette, et pouvait, de son temps, apparaître comme un paradoxe audacieux, un défi insoutenable au sens commun. Au lieu de faire des concessions, l'ardent Zénon alla de l'avant, prit résolument l'offensive et jeta aux contradictenrs des négations encore plus incroyables. Si le maître ne suivit pas son disciple jusqu'au bout, lui était-il possible à lui de reculer et de déserter sa propre cause?

On tombe toujours, suivant le proverbe, du côté où l'on penche. Parmênide a pu écrire son poème en considérant les opinions fondées sur les apparences phénoménales comme possibles et peut-être conciliables au fond avec ses propositions logiques; mais ces opinions, qu'il avait reçues d'autrui, qui ne lui avaient été enseignées que comme conjectures, il penchait à les déclarer fausses, malgré le témoignage des sens le plus formel, plutôt que d'abandonner la moindre partie du théorème ontologique, qui était son œuvre à lui et qu valait à ses yeux toute démonstration scientifique. Quand la discussion soulevée par son œuvre le mit en demeure d'opter, son choix ne fut pas douteux.

En tout cas, après lui, son poème valut pour la thèse que nous appelons idéaliste, pour le nouveau point de vue auquel ses vers avaient conduit, sans qu'il le voulût, sans qu'il y songeât peut-être ; pour la postérité, Parménide doit donc rester idéaliste; quant à la nature de son idéalisme, c'est Zénon qui l'a déterminée, et on ne doit la définir que d'après le sens et la portée véritable des thèses de Zénon.

Paul Tannery.

1. Par exemple : 40. το γάς αυτό νοεΐν εστί τε κα\ είναι. ou 94. τωύτον δ'ίστι νοεΐν τε ν,οά οίίνεκίν εστί νδη μα.

Comme le montre Zeller, le sens est : « Il n'y a que ce qui peut être qui puisse être pensé, » et nous avons vu que Parménide confond sous le même terme la pensée et la perception.


Notes

1. Pour l'histoire du concept de l'infini au VIe siècle avant J.-C., voir Revue philosophique, décembre 1882, p. 618-636.

2. On pourrait ajouter Epicharme, mais il ne semble pas que ses fragments puissent rien fournir pour le problème qui nous occupe.

3. Diog. Laërce, VIII, 83 : τα πλεΰτΕα γε ιατρικά λέγει.

4. « De ceux qui n'attribuent pas la sensation au semblable, Alcméon commence par définir la différence par rapport aux animaux. L'homme, dit-il, en diffère parce qu'il est seul intelligent ; les autres animaux ont la sensation, non l'intelligence ; celle-ci serait donc distincte de la sensation, et non pas une même chose, comme pour Empédocle. Nous entendons, dit-il, grâce au vide qui existe dans les oreilles ; il résonne en concordance avec l'air, alors que le bruit pénètre dans la cavité. Nous sentons par le nez en même temps que la respiration amène l'air du côté du cerveau. La langue discerne les saveurs ; tiède et de peu de consistance, la chaleur l'amollit ; relâchée et faisant éponge, elle reçoit les sucs et les communique. L'œil voit à travers l'eau qui en forme la périphérie ; car, qu'il renferme du feu, cela est clair, un coup reçu par l'œil le fait paraître ; on voit donc par ce qui est brillant et diaphane, alors qu'il subit une contre-illumination, et d'autant mieux qu'il est plus pur. Toutes les sensations ont une certaine attache avec le cerveau et se perdent quand ce dernier se meut et se déplace, car il obstrue les pores par lesquels elles pénètrent. Quant au toucher, Alcméon n'a point dit comment ni par quel intermédiaire il se faisait. »

5. Stobée (Doxographi græci de Diels), p. 404, dit que quelques auteurs ont retrouvé dans ses vers la théorie d'Hipparque d'après laquelle la vision se fait par des rayons émanant de l'œil et allant frapper les objets, théorie qu'ils font remonter a Pythagore. Cette théorie, que les mathématiciens grecs ont adoptée en général, et qui se trouve déjà nettement formulée dans Euclide, est simplement une adaptation de la doctrine de Platon, faite pour l'étude géométrique de l'optique, et la doctrine de Platon remonte elle-même, par l'intermédiaire de Timée (?) et d'Empédocle, à l'opinion d'Alcméon qui a affirmé la présence de feu dans l'œil. Reconnaître l'existence de ce feu conduisait nécessairement à le mettre en mouvement, et cette tendance s'est successivement accusée de plus en plus. Il est possible que Parménide ait employé quelques expressions susceptibles d'être prises dans ce sens, mais il n'a certainement pas formulé une théorie qui, chez Empédocle, est encore loin d'être nettement posée.

6. Stobée (Doxog., p. 392), ΙΙαρμενίδης και Εμπεδοκλής v.sà Λημύχριτο; ταυτον νουν και ψυχήν, καθ' ους oùSÈv αν είη ζωον αλογον κυρίως.

7. Placita, v. 30, I (Doxog., p. 442).

8. IV, 5 et IV, 17 (Doxog., p. 391 et 407).

9. Ex quo parente seminis amplius fuit, ejus sexum repræsentari dixit Alcmaeon......inter se certare feminas et mares et penes utrum victoria sit ejus habitum referri auctor est Parmenides.

10.

Femina virque simul Veneris quum germina miscent
Unius in formam diverso ex sanguine, virtus
Temperiem servans bene condita corpora fingit ;
At si virtutes permixto semine pugnent
Nec faciant unam, permixto in corpore dirae
Nascentem gemino vexabunt semine sexum.

Pour le second vers, je suis la leçon de Diels (Doxographi, p. 193).

1. A moins qu'on ne suppose que Parménide, par le mot άλλότριον, a fait allusion à l'origine qu'il donnait au feu de la lune, en la faisant se détacher de la voie lactée lors de la genèse du monde. 2. 3. Le témoignage d'Eudème, qui pourrait être décisif, est malheureusement incertain ; d'après l'extrait de son histoire astrologique conservé par Théon de Smyrne, il aurait attribué la découverte à Anaximène. Je pense qu'il faut lire « Anaxagore » ; j'ai d'ailleurs essayé de préciser le rôle d'Anaximène dans cette question [Revue philosophique, juin 1883). 4. 5. Stobée, Ed. Ι, 54,ταΰτ* SI δόγματα έν τοις Όρφιχοίς φερεσθαι. ΚοσμοποίοΟσι γαρ έ'καστον των αστέρων. 6.