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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/74

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REVUE POUR LES FRANÇAIS

démocratique habit noir. Au temps où le premier magistrat de la République croyait devoir borner ses voyages à visiter, en compagnie des présidents du Sénat et de la Chambre des Députés, quelques villes de France, qui eût osé prédire qu’avant vingt ans il se risquerait à habiter Buckingham, Peterhof et le Quirinal, qu’il débarquerait à Amalienborg et que les portes de l’Escurial s’ouvriraient solennellement devant lui, que son pavillon personnel flotterait aux mâts des navires de guerre et que, dans la rade d’Alger, des canons anglais, russes, espagnols, portugais, italiens et américains tonneraient sur son passage !

Ce résultat, la présidence le doit pour une part au talent et au tact qu’y ont apportés ses titulaires — nul ne saurait le nier ; mais elle le doit plus encore au fait de représenter devant l’univers la seule forme d’autorité qui, depuis un siècle et demi, ait réussi en France à se transmettre régulièrement et paisiblement, avec une promptitude dont l’imprévu des circonstances vint souvent accroître et souligner la valeur. En effet ni l’assassinat de Carnot ni la mort subite de Félix Faure ni la démission déconcertante de Casimir Périer ni le lamentable scandale dans lequel sombra Jules Grévy n’entravèrent le fonctionnement de la machinerie versaillaise. Comment les spectateurs distants et désintéressés n’admireraient-ils pas la solidité et la souplesse d’un rouage qui a résisté à de pareilles épreuves ? N’oublions pas non plus l’espèce d’esprit hiérarchique qu’ont révélé ces élections successives. Jules Grévy était président de la Chambre lorsqu’il fut élevé à la présidence de la République ; Casimir Périer, également. Félix Faure était ministre de la marine et avait été vice-président de la Chambre ; Émile Loubet était président du Sénat. Les concurrents auxquels ceux-ci furent préférés étaient ou avaient été présidents de la Chambre : tels MM. Brisson, Ch. Dupuy, Méline. Cette fois enfin c’est entre le président du Sénat et celui de la Chambre que le Congrès avait à choisir. Aux yeux de l’étranger qui voit les ensembles, c’est là une marque de pondération, le signe certain d’un esprit politique développé. Peut-être, lecteurs, cette conclusion vous contrarie-t-elle, que vous soyez partisans d’une présidence à l’américaine ou d’une présidence à la suisse ou même de pas de présidence du tout. Mais cette Revue à été créée avec la mission de vous dire la vérité et non de flatter vos penchants. Or la vérité c’est que le chef actuel de l’État français bénéficie d’un prestige en tous cas suffisant pour lui permettre de remplir de façon utile