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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/221

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BIBLIOGRAPHIE

curieusement fouillées comme dans les tableaux flamands… — tout cela dessiné et colorié par la main d’un grand artiste. La plus délicate compréhension de la nature, une psychologie irrégulière mais profonde et tenue s’y révèlent. Ce ne sont point là des qualités banales par le temps qui court et le jury de la Vie Heureuse a bien fait de les distinguer et de les signaler au public.

M. Claude Farrère ne les possède à aucun degré. Sa psychologie ne sort pas du domaine de la sensation et son sentiment de la nature ne lui permet pas d’en atteindre l’âme. Son talent est réel mais dans une gamme très étroite ; il regarde tout du point de vue de la chair et des nerfs ; et par une amusante aberration mentale, il prend cette manière de faire pour le secret du grand art. Dans sa préface adressée à M. Pierre Louÿs se trouvent ces lignes qui se passent de tout commentaire : « c’est en lisant Aphrodite que j’ai compris la possibilité d’écrire à notre époque des livres tout ensemble modernes et antiques, classiques et vivants ». Une pareille naïveté désarme véritablement la critique. Nous ignorions qu’Aphrodite fut un livre « classique ». Mais que le lauréat de l’Académie Goncourt se décerne à lui-même le brevet de classicisme, cela devient presque bouffon. Antiques et classiques, ces trois personnages dégénérés qui promènent à travers les pages du roman, leurs grossiers besoins ! antiques et classiques, ces polissonneries glabres, dignes d’une cage de singes dans un jardin des plantes ! Non, en vérité, ce pauvre M. Farrère devra décrire l’antiquité autre part que dans les livres de M. Pierre Louÿs s’il aspire à la comprendre. Il voulait, paraît-il — il s’en est expliqué ailleurs car à lire son livre, personne ne s’en douterait — décrire l’effet dissolvant qu’opèrent les climats indo-chinois sur les tempéraments occidentaux déjà entamés par la neurasthénie, la débauche et le scepticisme ; d’où résulterait cette conséquence qu’il faut n’envoyer là-bas que des hommes intacts et solides ce qui est tout à fait de notre avis. Mais alors pourquoi ce titre trompeur ? Les civilisés, c’est tout le monde. Ce sont les sains aussi bien que les malsains, les organisés aussi bien que les détraqués… M. Farrère voudrait-il insinuer que le dernier mot de la civilisation c’est la débauche, la neurasthénie et le scepticisme ?… — Un peu usé le paradoxe ! Il a trop servi et fait sourire.

Les Pieds terreux de M. Rocheverre (œuvre posthume qu’a couronnée le Syndicat des auteurs ; Plon, éditeur) fournissent une conclusion qui fait contre-poids à l’affirmation de M. Farrère dans sa préface ; l’auteur établit, en effet, par son exemple et sans avoir cherché à le prouver, qu’on peut écrire un roman à la fois vieux jeu et moderne en traduisant simplement dans le langage du jour les éternels sentiments d’honneur et de patriotisme sur lesquels s’édifient les nations, par lesquels elles se maintiennent ou se refont.

Les pieds terreux, les peds tarroux, comme s’exprime le patois du centre, ce sont les paysans du Limousin et de l’Auvergne dont la rude nature têtue est si bien dépeinte à travers les péripéties d’un récit emprunté aux événements de 1870. Ah ! les beaux chapitres vibrants et vécus ; M. Rocheverre les a dédiés « à la mémoire des cinq cent soixante-quatre officiers, sous-officiers et soldats du 4e zouaves tombés le 30 novembre 1870 à Champigny ». Ceux-là furent ses camarades ; il était digne de conter leurs exploits. Les épisodes guerriers ne dominent pas pourtant dans ces pages. On y trouve beaucoup d’autres choses, des descriptions de pays, de la philosophie familiale, des reflets d’idylle, toute la vie en somme, la vie des hommes forts, joyeux et normaux. C’est avec ces éléments-là qu’on fait du classique et de l’antique et non pas en déshabillant des courtisanes. Nous vous engageons donc, lecteurs, à lire Jean Christophe et les Pieds terreux et à ne point lire Les civilisés.