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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/161

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À TRAVERS LA SUISSE MODERNE

de beaucoup les limites de son territoire ; il ne faudrait pas que la façon tranquille et silencieuse dont ces expériences s’opèrent nous détournât d’en suivre la genèse et l’évolution avec l’intérêt qui convient. Nous avons la mauvaise habitude de considérer la Suisse comme une nation exceptionnelle, c’est-à-dire placée dans des conditions si spéciales qu’on ne saurait appliquer à d’autres peuples les procédés de gouvernement ou d’administration dont elle-même tire profit. Grave erreur. Au fond, il n’existe pas de nation « exceptionnelle » ; c’est pour avoir persisté si longtemps à n’y considérer que la nouveauté des formes que l’Europe en était arrivée à une incompréhension si parfaite de l’Amérique et de sa civilisation. Certes, les États-Unis exerceront une tout autre influence sur la marche de l’univers que ne saurait le faire la minuscule Suisse ; ce n’en est pas moins dans ce petit coin du vieux monde que la démocratie aura tenté pour la première fois de mettre en pratique quelques-uns de ses desiderata les plus importants ; la tentative intéresse toute l’humanité.

Et d’abord, la Suisse nous montre un parti radical gouvernant depuis un laps de temps considérable, à même par conséquent de donner pleinement sa mesure. Lorsque les radicaux arrivèrent au pouvoir, ils avaient la chance de représenter à la fois la victoire récente du libéralisme et la prépondérance de l’idée nationale ; leur rôle allait consister à fortifier la liberté avec la patrie. On doit reconnaître que, malgré quelques défaillances fâcheuses, ils surent le remplir. Mais cette portion de la tâche — la plus brillante et la plus facile — a pris fin. Le radicalisme suisse est désormais dans la situation de tous les radicalismes : il vise à extraire du socialisme d’État les principes d’une meilleure répartition de la richesse et se flatte d’y parvenir sans verser dans le collectivisme ; il veut corriger les écarts du droit de propriété sans l’anéantir ; il prétend restreindre fortement le profit de chacun sans tarir la source de l’effort individuel. Or tout indique que de pareilles positions seront impossibles à maintenir et que, faute de pouvoir devenir les conservateurs de leur œuvre, les radicaux se trouveront un jour acculés à choisir entre la réaction et la révolution. L’événement sera d’autant plus significatif qu’ils auront derrière eux, mieux que des paroles — des actes. La Suisse est probablement le pays du monde où l’aisance est devenue la plus générale et dans lequel on a le plus fait pour répandre le bien-être. Il dépend d’elle de faire connaître aux autres nations si les idées