Ouvrir le menu principal

Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/102

Cette page a été validée par deux contributeurs.
72
REVUE POUR LES FRANÇAIS

le grand rôle de « Tsar libérateur » des Russes. Il donna de ce désir des preuves sincères, dès les premières années de son règne, abolissant le Tribunal secret de l’Empire, restreignant la censure, favorisant l’organisation universitaire ; il s’entoura de conseillers imbus des principes libéraux et tomba d’accord avec eux sur la nécessité de donner à l’empire une Constitution moderne, à l’exemple de l’Angleterre. Mais ce zèle fut très endommagé quand le Tsar s’aperçut qu’organiser à l’anglaise les services de l’Empire, c’était sacrifier une grosse part de son autorité privilégiée. Dans son naïf emballement, il aurait prétendu concilier l’autocratie avec la liberté. Libéral de sentiments, il restait autocrate de caractère. Il était « républicain » — il s’en flattait, au moins — à la manière de ces collectivistes millionnaires « partageux » en parole et accapareurs en action : il n’aimait pas la liberté jusqu’à lui sacrifier son pouvoir personnel.

Ayant échoué dans son projet, il en garda naturellement rancune aux conseillers intimes qui lui avaient prêté concours. Il les congédia brusquement et vécut quelques mois dans une complète indécision sur la manière d’exécuter ses desseins toujours chers.

C’est alors qu’Alexandre ier rencontra — par hasard — Speranski.

Fils d’un pope de village, c’est-à-dire de très basse origine, Mikhaïl Mikhaïlovitch Speranski, tour à tour séminariste, professeur, fonctionnaire, avait trente-cinq ans en cette année 1807. Il était Conseiller d’État actuel. Envoyé chez l’Empereur pour lui présenter un rapport au nom du Ministre empêché de l’apporter lui-même, il fit preuve d’une telle habileté et lui plut à ce point qu’il en sortit son favori. Il avait su traduire de façon si simple et si éloquente à la fois les chimères de l’Empereur, il avait su lui exposer si bien sous une forme concrète ses rêves abstraits, qu’Alexandre ému, transporté, vit en lui « celui qu’il cherchait » en fit son confident, son conseiller intime et le chargea bientôt d’élaborer son plan de réformes.

À cette époque, la girouette politique avait tourné sous le vent de Tilsitt : l’Angleterre était passée de mode, la Russie s’était jetée dans les bras de la France. Suivant ce mouvement, Speranski travaillera sur les textes constitutionnels français. Il fait preuve d’un génie raffiné et d’un art admirable dans sa préparation : comme les autres conseillers de l’Empereur, il encourage les pensées