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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/99

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hordes, l’enlèvement d’une femme de la horde ennemie fût tenu en grand honneur, et encouragé comme un haut exploit. La captive serait donc facilement devenue le bien propre de son ravisseur, d’autant mieux que celui-ci, ordinairement puissant par la force ou par la ruse, devait être à même de s’assurer s’il le voulait la possession de son butin. Ainsi le mariage aurait été d’abord le privilège des guerriers d’élite. La conquête d’une femme étrangère aurait donc commencé par être particulièrement honorée, puis bientôt ce genre d’union aurait été le seul en honneur, peut-être même enfin le seul permis.

Quoi qu’il en soit, admettons l’exogamie : De quelque manière que cette coutume s’explique elle-même, prenons pour accordé qu’elle ait régné partout. Est-il vrai qu’elle rende compte du sectionnement de la horde en tribus ? C’est sur ce point que la pensée se trouble. L’explication, tout au moins, manque de rigueur et de clarté. On nous dit, par exemple, que la tribu à généalogie féminine apparut la première, c’est- à-dire qu’il y eut d’abord une période pendant laquelle l’enfant n’avait de liens de parenté qu’avec sa mère, et les parents utérins de sa mère, n’héritait que des biens maternels, ignorait son père, ou le regardait comme un étranger. Nous ne contestons pas cela : c’est le fait même que toute la première partie de l’ouvrage a eu pour objet d’établir. Mais comment croit-on en rendre compte par l’exogamie, telle qu’on vient de nous la faire concevoir, c’est-à-dire par le mariage hors de la horde, et l’enlèvement obligatoire des femmes d’une horde ennemie ? Quoi ! on explique l’exogamie par l’état de lutte entre les hordes, et on nous peint, comme conséquence de cette même exogamie, un état de choses qui supposerait entre les hordes voisines des relations pacifiques et régulières? N’y a-t-il pas là une contradiction ? Comment, dans un groupe humain pareil à ceux qu’on nous a décrits jusqu’ici, eût-on pu souffrir, ou seulement imaginer que l’enfant, fils d’une étrangère, d’une captive, reconnût exclusivement pour parents les parents de sa mère, c’est-à-dire, par hypothèse, les ennemis mêmes de la horde dans laquelle il naissait ? Comment eût-il pu aller dans la horde rivale, réclamer l’héritage de sa mère et de ses oncles maternels ? Il se peut qu’on ait réponse à ces objections et à toutes celles du même genre : encore fallait-il les prévoir et les résoudre. Faute de le faire, on laisse beaucoup de confusion dans l’esprit du lecteur, et d’incertitude dans la théorie qu’on défend. Nous voulons bien qu’il y ait une distinction profonde entre la horde et la tribu, et que celle-ci constitue un progrès notable sur celle-là. Mais qu’on ne croie pas avoir expliqué la formation de cette tribu primitive et nous en avoir tracé nettement les contours.

Tout ce qui reste établi d’une manière plausible, c’est donc qu’à la période du communisme absolu, de la horde chaotique et dont la parenté par promotions est la marque, paraît avoir succédé comme premier acheminement vers la famille, la tribu à généalogie féminine et la parenté unilatérale par les femmes. Il faut nous résigner, quant à présent, à ignorer de quelle manière se fit ce premier pas.