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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/613

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Paul REGNAUD. — ÉTUDES DE PHILOSOPHIE INDIENNE


§ 2. — Les Vedânta-sûtras.

Les Vedânta-sûtras (Sûtras du Vedânta), appelés aussi Brahmasûtras (Sûtras de Brahma) ou Çârîraka-sûtras (Sûtras de l’incorporé), ou bien encore, par opposition au système du salut par les œuvres ou de la Pûrva-Mîmâmsâ (la spéculation antérieure ou inférieure), Uttara-Mîmâmsâ (la spéculation ultérieure ou supérieure), est le plus ancien ouvrage où la doctrine Vedânta soit présentée sous une forme systématique et arrêtée. Dans les anciennes Upanishads le spiritualisme panthéistique est vivant et, par conséquent, incomplet : il cherche sa voie, il s’interroge, il semble parfois douter encore de lui-même et abonde en lacunes et en contradictions. Dans certains ouvrages intermédiaires, comme le Dharma-Çâstra (les Préceptes du devoir, ou les Lois) de Manu et les parties philosophiques des grands poèmes, principalement la Bhagavad-Gîtâ, — ce que les Indous appellent la smriti, ou la tradition, par opposition à la çruti, ou la révélation — et bien que les védântins en invoquent souvent l’autorité, les spéculations se rattachent davantage à d’autres systèmes, au Sâmkhya et au Yoga surtout, qu’au Vedânta proprement dit. Mais dans les Vedânta-sûtras la doctrine a atteint une rigueur absolue, un développement complet et un caractère parfaitement distinct. Elle s’y montre, du reste, définie régulièrement par le genre et la différence, puisque l’ouvrage est à la fois dogmatique et polémique : les principes du Vedânta y sont exposés, en même temps que les objections des autres écoles s’y trouvent combattues.

Au point de vue de la forme, les Vedânta-sûtras répondent à leur désignation générique. Le mot sûtra signifie fil et il a été appliqué dans l’Inde à une nombreuse série d’ouvrages qui sont comme le point d’appui des principales sciences cultivées par les Brahmanes et dans lesquels les principes se suivent et s’enchaînent comme les grains d’un collier autour du fil qui les rassemble ; du moins c’est la comparaison que suggère ce passage de la Bhagavad-Gîtâ, VII, 7 : « Tout cet univers est suspendu (mot à mot, enfilé, tramé) sur moi, comme des rangées de perles sur un fil[1]. » En tout cas, la littérature des Sûtras est le triomphe et le chef-d’œuvre de la mnémotechnie scolastique : l’antiquité classique et notre moyen-âge n’ont rien produit d’analogue, et jamais l’art d’exprimer plus d’idées en moins de mots

  1. Mayi sarvam idam protam sûtre maniganâ