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plus aussi ce désir a de chances d’arriver à une suprématie plus ou moins exclusive et durable.

Qu’on ne s’étonne pas si j’appelle maxime un tel désir arrivé à une suprématie durable. On est habitué à désigner par cette expres­sion un principe moral approuvé par le jugement de la raison. D’après le sens littéral du mot, maxime, c’est-à-dire maxima ratio, signifie seulement principe supérieur. Mais, la seule voie possible pour arriver aux règles supérieures du désir et de l’action est l’in­tensité primordiale de la sensation, l’exercice et l’habitude, auxquels il faut encore joindre l’usage et l’éducation. Aucun chemin n’y con­duit, notamment si nous partons d’une connaissance théorique et abstraite de la raison. Indépendamment de ce que, d’après mon point de vue psychologique particulier, la connaissance théorique n’est en général qu’un phénomène résultant de l’activité pratique de l’âme ; la simple connaissance abstraite de la raison se montre le plus souvent complètement impuissante dans la lutte ardente des désirs et des passions. Mais qu’il plaise de regarder encore une fois notre conquérant d’un œil attentif. Ce n’est plus l’ancien désir vif, impétueux ; la victoire ne lui a pas été si facile et dans la mêlée ardente, il a été obligé de prendre une forme un peu diffé­rente, plus noble. En effet, la lutte est vive. La vie est difficile et ne ressemble nullement au pays de Cocagne, où chaque souhait nais­sant s’accomplit de lui-même. Les désirs sont bien nombreux, et pour en contenter un il faut que les autres soient réprimés, et pour un seul plaisir il faut supporter beaucoup de peines et d’ennuis, il faut s’appliquer et réfléchir, afin d’employer les bons moyens au bon moment.

C’est justement là ce qui fait la différence entre la tendance, l’as­piration raisonnée, réfléchie, et le simple désir et l’appétit. L’appétit n’est pas lié au temps ; sans réflexion il vit toujours dans le présent ; le désir agit déjà, comme nous le voyons, avec plus de circonspec­tion ; il pense au passé et à l’avenir, il combine les moyens et calcule l’effet. Mais, enfant du temps, il est fugitif comme lui. Rien n’est plus transitoire, plus vite rassasié que le désir physique ordinaire. Mais il en est autrement de la tendance réfléchie dominante quand elle se développe normalement, régulièrement. Dans ce duel, il faut que les désirs fugitifs, qui s’éteignent avec la jouissance, cèdent la place. Tout au plus peuvent-ils se maintenir passagèrement, si la sensation primordiale possède une intensité extraordinaire, en face de ces aspirations, profondément enracinées par une longue habitude et constituant le caractère particulier et la véritable direction de la vie de l’individu. Par la réflexion sur les voies et moyens, ces aspirations