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pour l’usage de l’oie, ni pour l’usage de l’homme, s’ensuit-il que les organes de l’un et de l’autre ne leur ont pas été donnés pour leur propre usage ?

Si nous considérons l’immensité des mondes, dont beaucoup ne nous sont connus que par la lumière qu’ils nous envoient et qui met des siècles à arriver jusqu’à nous, dont d’autres ne nous ont été révélés que depuis l’invention des télescopes, si nous considérons ces deux infinis de Pascal, entre lesquels l’homme est suspendu, comme un milieu entre rien et tout, il est absolument insoutenable que tout a été créé pour l’homme. La terre même n’est pas tout entière à son usage. J’ajoute que les obstacles qu’il y rencontre, les maux que la nature lui oppose à chaque pas, les animaux nuisibles, les maladies, etc., semblent aussi indiquer que l’homme n’a pas été l’objet exclusif des desseins et des prévisions de la Providence ; et lors même que ces moyens lui seraient une épreuve, toujours est-il qu’ils n’ont pas nécessairement ce but, puisque de tels êtres existent là où l’homme n’est pas encore allé, où il lui serait possible de ne pas aller s’il le voulait bien : il pourrait donc mettre la nature en défaut ; et elle aurait alors travaillé en vain.

Au lieu de dire que tout a été créé pour l’usage de l’homme, il faut dire que tout être a été créé pour lui-même, chaque être ayant reçu les moyens nécessaires de subvenir à sa propre existence ; et c’est surtout dans cette appropriation intérieure de l’être qu’éclate le principe de la finalité. À ce point de vue, rien n’est plus faux que la conjecture de Lucrèce et de Spinosa reproduite par Gœthe, à savoir que l’homme ayant su tirer parti pour ses besoins des choses extérieures, et ayant imaginé pour cette raison que tout a été fait à son usage, a appliqué ensuite cette sorte de raisonnement aux organes mêmes des animaux, et à ses propres organes, et en a conclu que ces organes étaient des moyens disposés pour des fins, que l’œil était fait pour voir, les dents pour couper et les jambes pour marcher. Il n’est pas besoin d’un tel détour pour apercevoir l’appropriation des organes à leur fin ; et, en supposant même que par le fait, les hommes eussent raisonné ainsi, ce qui n’est pas impossible, il n’y a nulle raison de lier ces deux idées l’une à l’autre, à savoir l’utilité personnelle de l’homme, et l’utilité respective des organes et des instincts pour les animaux eux-mêmes qui en sont doués.

On ne saurait trop insister sur la distinction établie par Kant entre la finalité intérieure ou le principe d’après lequel chaque être est organisé pour se conserver lui même, et la finalité relative ou extérieure, d’après laquelle chaque être n’est qu’un moyen pour la subsistance d’un autre être. Chaque être est d’abord organisé pour lui-