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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/48

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le centre et le but de la création, et à croire que tout a été fait pour son usage et sa commodité. Fénelon est souvent tombé dans cet excès. Pour lui, l’eau est faite « pour soutenir ces prodigieux édifices flottants que l’on appelle des vaisseaux. Elle désaltère non— seulement les hommes, mais encore les campagnes arides… L’Océan, qui semble mis au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation, est au contraire le rendez-vous de tous les peuples ; c’est par ce chemin, que l’ancien monde donne la main au nouveau, et que le nouveau prête à l’ancien tant de commodités et de richesses. » Fénelon oublie qu’il a fallu bien des siècles pour que l’Océan servît de chemin entre l’ancien monde et le nouveau et que lorsqu’on s’y est aventuré, d’autres défenseurs de la Providence diraient qu’il ne fallait pas affronter ces chemins inconnus et périlleux. De même que l’eau, les vents n’ont été faits que pour l’usage de l’homme, « tout exprès pour rendre les navigations commodes et régulières. » Le feu également prête sa force aux hommes faibles : il enlève les édifices et les rochers… Il réchauffe l’homme, et il cuit ses aliments[1]. »

Ce point de vue trop exclusivement anthropologique, a été dénoncé par Descartes comme antiphilosophique. « Encore que ce soit, dit ce philosophe, une pensée pieuse et bonne, en ce qui regarde les mœurs, de croire que Dieu a fait toutes choses pour nous, afin que cela nous excite d’autant plus à l’aimer et à lui rendre grâces de tant de bienfaits, encore aussi qu’elle soit vraie en quelque sens, à cause qu’il n y a rien de créé dont nous ne puissions tirer quelque usage,… il n’est aucunement vraisemblable que toutes choses aient été faites pour nous, en telle façon que Dieu n’ait eu aucune autre fin en les créant ; et ce serait, ce me semble, être impertinent, de se vouloir servir de cette opinion pour appuyer des raisonnements de physique ; car nous ne saurions douter qu’il n’y ait une infinité de choses qui sont maintenant dans le monde, ou bien qui y ont été autrefois, ou ont déjà entièrement cessé d’être, sans qu’aucun homme les ait jamais vues ou connues, et sans qu’elles lui aient jamais servi à aucun usage[2]. » Descartes, on le voit, n’admet qu’à un point de vue d’édification, mais il écarte scientifiquement cette explication trop facile des choses par l’utilité de l’homme, et cette prétention présomptueuse de tout rapporter à nous-mêmes. Goethe a également critiqué le même préjugé : « L’homme est naturellement disposé à se considérer comme le

  1. Fénelon, Existence de Dieu, Ire part., ch. ii.
  2. Descartes, Principes de la philosophie, III, 3.