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Jules SOURY. — HISTOIRE DU MATÉRIAUSME 459

les schemata de nos chimistes. Il n'y a dans la nature ni couleur, ni saveur, ni odeur, etc. : il n'y a que des arrangements d'atomes, des figures ou schemata, qui, en assaillant sur tous les points les orga- nismes vivants, y déterminent l'apparition de ces notions tout à fait subjectives. A chaque saveur, par exemple, correspond une figure atomique; au doux un schéma constitué par des atomes ronds et assez grands; à f aigre des figures fort grandes, âpres, raboteuses et anguleuses, etc. « Le schéma existe en soi (xaô' auxo), mais le doux, et en général la qualité de la sensation, n'existe que par rapport à autre chose... » \ Toute sensation est ainsi ramenée à une sorte de sensation tactile, à une modification du toucher. Les opinions que nous avons d'une chose dépendent de la manière dont elle nous affecte, et la même chose pouvant affecter différemment différentes personnes et nous-mêmes selon les temps et les circonstances, elles sont toutes également vraies et également fausses. L'essence véri- table des objets, la seule réalité, l'atome, échappe à nos prises et se dérobe inaccessible. Voilà pourquoi l'homme vit plongé d'ans un monde d'illusions et de formes trompeuses que le vulgaire prend pour des réalités. Il semble qu'on entend encore faccent amer et triste du philosophe d'Abdère dans ces mots : A dire vrai, nous ne savons rien : la vérité est au fond de l'ahîme, her^ oï oùSèv l'Sixsv Iv pu6w

Démocrite n'est pourtant pas .un sceptique, bien qu'on ne puisse douter que le scepticisme de ceux qui l'ont pris pour maître ne fût en germe dans sa doctrine. Il distinguait, paraît-il, entre la réflexion (Siavota) et la perception sensible (aiaôvictç), et, quoique toutes *deux eussent même origine s, il croyait pouvoir ajouter autant de certi- tude à celle-là qu'il en refusait à celle-ci. La proposition fondamen- tale de Démocrite : rien n'existe en réalité que les atomes et le vide, témoigne assez, nous le répétons, qu'il n'est pas un sceptique, bien que l'expérience n'ait rien pu lui apprendre sur l'essence et le prin- cipe des choses, sur les atomes. L'atomisme, en effet, repose comme toute explication universelle sur une hypothèse transcendante, et le matérialisme n'échappe pas plus que fidéalisme à la métaphysique. Mais avec ces vieux penseurs de l'Hellade il ne faut pas trop insister sur la critique et l'analyse psychologiques. Quelques-uns ont eu le mérite très-grand de poser le problème de l'origine de nos connaissances presque dans les mêmes termes que Locke, et de pressentir, d'indi-

1. Fragmenta philosophor. grœcor. (Mullach.) I, 362.

2. Ihid. Démocrite exprime la même pensée sous huit formes dilîérentes, p. 357-358.

3. Zelier, Die P/nlosophie der Griechen, I, 740-741.

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